Partie III
Accueil Remonter
 mail2.gif (4196 octets) écrivez-moi pour me faire part de vos remarques.

Introduction Partie I Partie II Partie III Conclusion

Le tir à l'arc :

Etude socio-ethnographique d'un groupe d'archers

de la banlieue parisienne

 

Sommaire

III. La signification sociale
    A. Classes sociales et pratique sportive
    B. Distinction
        1. Le prestige social
        2. La tradition
    C. Comparaison avec l’escrime

 

 

III. La signification sociale

 (Retour au Sommaire)

Pour tous les archers du club, faire du sport n’a pas le même sens. Le sport défini par Le Robert comme " une activité physique exercée dans le sens du jeu, de la lutte et de l’effort, et dont la pratique suppose un entraînement méthodique, le respect de certaines règles et disciplines. " recouvre un grand nombre de pratiques aussi variées dans la forme que dans le fond: le sport peut être un loisir, une détente (c’est le sens étymologique: de l’ancien français déport, " amusement "; le sport reste toujours très apparenté au jeu), il peut être compétitivité et performances sportives, mais aussi base d’une culture (J. HUIZINGA). Entrer dans le tir à l’arc, c’est justement entrer dans une " culture " avec ses origines, ses représentations et ses personnages.

 

Le " sport de masse " , opposé au sport professionnel très médiatique et spectaculaire, est pratiqué par les licenciés au sein des fédérations, dans un cadre obéissant aux lois de la vie associative, où s’épanouit la véritable pratique d’un sport, non encore dénaturée par la recherche des performances. C’est là que le sport atteint toute sa dimension sociale, d’insertion de l’individu dans la société.

 

Cependant n’importe quel individu ne vient pas s’insérer dans n’importe quelle société. Il y a des critères qui le guident. On choisit un sport et une façon de le pratiquer en fonction du sens que le sport en général a pour soi - sens forcément influencé par son milieu social, par l’habitus de sa classe, comme le montre BOURDIEU dans La Distinction - de l’image sociale qu’on reçoit de ce sport et du profit qu’on peut en attendre (corporel ou psychique, dans la recherche du bien-être). C’est ainsi qu’un sport reste attaché à une catégorie sociale et n’attire pas les autres. Quand il est pratiqué par plusieurs catégories sociales, il propose une image multiple de lui-même qui s’accorde à plusieurs sens de la pratique sportive. Le tir à l’arc a évolué pendant longtemps dans le registre du traditionnel, attaché aux classes populaires, pratiqué de façon presque confidentielle dans les jardins d’arc des compagnies, par les anciens archers, avec ses rites etc. Mais en devenant sport olympique, il a attiré l’attention du monde entier, de tous les âges et de toutes les catégories sociales: le tir à l’arc est désormais une spécialité internationale, brillante de l’aura de Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux Olympiques et aristocrate; la voie de ce sport est ouverte aux classes moyennes et supérieures qui ne connaissaient pas ce sport auparavant. La Fédération Française de Tir à l’Arc a pu ainsi augmenter le nombre de ses licenciés, en enrichissant ce sport de nouvelles significations, de nouvelles images et de nouveaux sens.

 

 

A. Classes sociales et pratique sportive

 (Retour au Sommaire)

L’investissement privilégié des classes populaires aujourd’hui dans le tir à l’arc reste pour nous plus à l’état d’hypothèse que de démonstration; nous n’avons pas pu rassembler suffisamment d’informations. Il n’existe pas de fichier fait par la Fédération qui donnerait les professions de ses licenciés. L’INSEE et l’INSEP (Institut National de Sport et d’Éducation Physique) dans leurs plus récentes enquêtes ne donnent pas de chiffres sur les effectifs d’archers en fonction de la catégorie socioprofessionnelle (c’est un sport qui compte un trop petit nombre de licenciés pour intéresser ces organismes, probablement); il n’y a pas non plus de sondage récent commandé par des journaux comme L’Équipe. Nos propres statistiques tirées du club de Saint-Cloud ne sont pas vraiment concluantes: l’échantillon est trop petit (seulement 43 personnes); même si les chiffres vont dans le sens de notre hypothèse, d’une surreprésentation des classes populaires parmi les archers, la rigueur scientifique exigerait un élargissement de l’effectif des enquêtés.

 

Nous ne pouvons plus dire à notre époque qu’un sport est attaché à une catégorie sociale comme il pouvait l’être jusqu’au début du XXème siècle. On peut, comme BOURDIEU, diviser la société en trois niveaux: les classes supérieures, les classes moyennes et les classes populaires. Mais concrètement cette stratification sociale n’est plus aussi significative au niveau de la consommation et des styles de vie. Les différences objectives entre catégories sociales se sont beaucoup réduites depuis le début du siècle: la grande majorité des gens a accédé au confort et aux loisirs, les classes moyennes ont pris de l’ampleur et les inégalités entre catégories sociales ont largement diminué. Dans ce sens, des statistiques sur les catégories socioprofessionnelles en fonction de leur pratique sportive sont difficilement interprétables.

 

Il vaut mieux partir de la pratique elle-même et s’attacher à connaître le sens que les archers lui donnent. Comme écrit Bourdieu dans La Distiction (p. 231): " il serait naïf de supposer que tous les pratiquants d’un même sport confèrent le même sens à leur pratique ou même qu’ils pratiquent, à proprement parler la même pratique. "

On a vu effectivement que les archers du club ne pratiquaient pas ce sport tous de la même façon. Il y a dans le club de Saint-Cloud des archers qui donnent un sens très profond au tir à l’arc dans leur vie: comme Gérard (qui dit qu’être chevalier l’a aidé à devenir " quelqu’un "), tous ceux qui sont devenus chevaliers d’arc, qui en ont fait leur éthique, leur engagement et parfois leur métier. Or leur profession, leur façon de s’habiller, d’être, montre qu’ils appartiennent aux classes populaires comme les chevaliers d’arc le sont depuis les origines des compagnies.

Par contre, il y a d’autres archers dans le club pour qui le tir à l’arc n’est qu’un sport comme un autre, une distraction sans conséquence sur la vie privée; ces archers ne se caractérisent pas tant par leur âge que par leur appartenance sociale: ce sont des éléments des classes moyennes et supérieures. Aucun des cinq adultes " cadre sup. " du club n’est chevalier ni ne met les traditions en premier choix de ce qu’ils préfèrent dans le tir à l’arc (pas plus, d’ailleurs, que les deux retraités anciens " cadre sup "). Nous avons dit que notre échantillon était loin d’être représentatif, mais il ne peut pas s’agir ici que d’une coïncidence. Ceci s’accorde avec la fonction qu’a le sport pour les classes moyennes et supérieures: plus on monte dans la hiérarchie sociale, moins on s’implique dans le sport moralement car le sport prend une fonction plus " hygiéniste " (comme dit Bourdieu), nécessaire à la santé du corps et éventuellement du psychisme. Cependant remarquons que deux des membres du Bureau du club, c’est-à-dire très engagés dans l’association, sont l’un médecin retraité, l’autre cadre supérieur d’une entreprise. Ceci a une explication: les statistiques de l’INSEE prouvent que ces catégories socioprofessionnelles ont tendance à prendre plus de responsabilités dans les associations. Les enfants, quant à eux, accompagnent leurs parents archers dans une pratique familiale - ceci est surtout valable pour ceux dont les parents sont des classes populaires - ou viennent librement pratiquer un sport qui les intéresse - parmi eux beaucoup ont des parents " cadre sup ". Il semble que pour les classes supérieures et pour une partie des classes moyennes, la pratique du tir à l’arc soit trop liée à l’enfance (aux jeux de cowboys et d’indiens), pas assez " sérieuse " pour être pratiquée à l’âge adulte.

 

Il y a dans le tir à l’arc traditionnel des composantes que Bourdieu qualifie de " typiquement populaires ", entre autres le sens de la solidarité entre amis, de la " convivialité " (comme dit Gérard) et de la fête qui s’expriment dans les banquets et dans les parties festives que sont l’Abat-l’oiseau, le Tir du roi, etc. Mais par rapport à d’autres sports très " populaires " comme la boxe, il ne valorise pas du tout le goût de la bagarre ou la résistance à la fatigue et à la douleur, ni le culte de la virilité. Au contraire la courtoisie y est de rigueur, interdiction est faite d’avoir une tenue négligée sur le pas de tir (une " tenue " dans le sens du comportement plus que dans le sens de l’habillement), de prononcer des jurons; les épouses et les enfants ont leur place, accompagnant les archers dans les parties festives et parfois dans la pratique du sport.

Le tir à l’arc contient des éléments d’habitus aristocratique, " des traits qu’aperçoit et apprécie le goût dominant " (La Distinction, 239):

- des éléments liés à un fort capital culturel: l’élégance de la pose du tireur bandant son arc, le symbolisme puissant de la flêche qui atteint son but, qui le transperce avec force et précision, le rapport à la mythologie grecque et romaine (la période historique à laquelle le tir à l’arc est attaché par les classes supérieures est plus ancienne: c’est l’Antiquité, plutôt que le Moyen Age auquel Gérard se réfère souvent).

- des éléments de classe: le respect de la solitude de l’archer devant la cible qui lui permet de garder une certaine distance avec les autres, une dépense corporelle réduite, sans gestes désordonnés (on pourrait tirer, habillé aussi élégamment qu’un golfeur; il existe d’ailleurs le " golfe-archerie " qui mêle les deux spécialités; le golfe coûtant très cher, le tir à l’arc devient là véritablement une pratique des classes supérieures). Il s’accorde avec la manière bourgeoise, comme écrit Bourdieu, de " porter le corps " avec l’ampleur de gestes, le tempo retenu, mesuré, assuré. Il peut être pratiqué à tout âge, ne demandant pas une forme physique extraordinaire, s’apparentant ainsi à un sport " hygiéniste ", gardant le corps et l’esprit en forme.

 

Le tir à l’arc était pratiqué en France dans les campagnes (le département de l’Oise, en particulier le Valois, est toujours appelé le " Pays d’arc "; il s’y trouve le Musée de l’archerie à Crépy-en-Valois); c’était traditionnellement un sport des classes populaires et minoritairement des classes moyennes rurales. Il est actuellement en train d’intéresser les classes aisées, surtout celles qui sont citadines, parce qu’elles le croient peu répandu pour un sport de nature et que cela convient à leur logique de distinction. Ainsi Bourdieu en 1979 le range parmi les " nouvelles pratiques sportives " (La Distinction, p. 243) comme la randonnée, le canoë-kayak, la moto verte, le windsurf, le ski de fond, etc. qui demandent " un fort investissement de capital culturel ", cohérent avec " la dynamique du rêve de vol social ", c’est-à-dire associé à la hauteur sociale et à la hauteur morale. Cette nouvelle compréhension du tir à l’arc est complètement en opposition avec ce qu’il était historiquement.

Pour la Fédération c’est une chance de gagner des adhérents, mais aussi un risque de perdre la tradition. En effet si une nouvelle catégorie sociale se met à pratiquer un sport, elle le réinterprète, sans tenir compte des racines historiques de ce sport. Pour le pratiquer largement, les classes moyennes et supérieures vont s’approprier socialement ce sport, elles vont le faire leur, dans leur représentation sociale. Le tir à l’arc était jusqu’à maintenant un sport de traditions où des hommes et des femmes d’âge mûr se réunissaient en confrérie, dans un vaste système de sociabilité. De plus en plus pratiqué par les classes moyennes, d’un autre capital économique et culturel, et de plus en plus citadines, nostalgiques d’espace et de nature, il pourrait devenir beaucoup plus un sport de plein air, apparenté à la chasse, pratiqué individuellement dans des clubs.

 

Mais ceci ne peut se faire sans conflit: les classes populaires, qui possédaient historiquement cette pratique, ont besoin elles aussi de la réinterpréter pour que cette pratique reste la leur, et un moyen sûr est de revenir à leurs traditions chevaleresques, de leur donner un nouvel essort comme il se passe actuellement, de les figer dans des compte-rendus. Les premiers archers exercent au sein des compagnies un contrôle social sur la moralité des nouveaux, sur leur façon de s’habiller, de parler. Le nouvel archer, quelle que soit sa catégorie sociale et sa façon d’être habituelle, doit accepter ces codes sociaux s’il veut continuer à pratiquer ce sport (il devra par exemple s’habiller en jogging-baskets pour aller tirer dans le gymnase, et surtout ne pas oublier de se mettre en blanc aux parties de fête, même s’il n’a rien à faire de la tradition et de ses rituels).

 

 

B. Distinction

 (Retour au Sommaire)

Historiquement, les archers étaient donc issus des classes populaires et moyennes, ce qui a gardé une certaine continuité jusqu’à maintenant. Mais être reçu chevalier d’arc était dès l’origine une forme de distinction sociale.

On peut se demander si l’élaboration d’une tradition complexe, depuis huit siècles, n’a pas aussi fait partie de cette recherche de distinction, construisant en même temps l’identité du groupe. La tradition chevaleresque jusqu’à aujourd’hui est tellement inhérente au tir à l’arc que les archers ont besoin de se positionner face à elle: la nouvelle pratique sportive du tir à l’arc peut la refuser mais pas la nier.

 

 

1. Le prestige social

 (Retour au Sommaire)

Au Moyen Age,pour la bourgeoisie et pour le peuple, l’une des façons d’afficher des sentiments " d’honneur, de solidarité, de courtoisie " était de devenir chevalier d’une compagnie d’arc, puisqu’à cette époque le clivage noblesse-peuple était incontournable. Cette chevalerie " parallèle et populaire " s’inspirait du modèle des puissants pour produire et prouver à travers ses pratiques rituelles et ses fêtes des valeurs similaires tout en gardant son indépendance face au pouvoir établi (position ambigüe qui obligea les archers tout au long de l’histoire à montrer des gages de loyauté à la couronne et à subir les railleries de la noblesse, vexée qu’on s’arroge ses propres titres et droits honorifiques, et qui, par un réflexe social, devait remettre de la distance entre elle et les masses populaires). Ces confréries d’archers jouissaient dans le peuple d’un vrai prestige social, car être membre d’une confrérie d’archers, c’était avant tout avoir fait preuve de droiture et de bonnes moeurs, s’être distingué du reste de la population. Démocratique à première vue, cette sélection se doublait cependant de conditions économiques, car ne pouvaient être archers que les habitants des villes et il fallait payer l’admission dans la compagnie.

 

Il y eut quelques rivalités avec les arbalêtriers. Mais c’est surtout l’invention au XVème siècle de la première arme à feu portative, l’arquebuse, qui fut l’occasion de surpasser en distinction les compagnies d’archers: des compagnies d’arquebusiers se constituèrent, adoptant la même organisation et les mêmes réglements, mais rassemblant les populations les plus fortunées des villes qui laissaient ainsi aux modestes artisans le soin de s’entraîner à l’arc. Ces nouveaux clivages annonçaient les catégories sociales futures. Des conflits ne tardèrent d’ailleurs pas à éclater dans les villes entre les différentes compagnies car les arquebusiers plus riches et plus puissants s’accaparaient les privilèges des archers (des questions de préséance, entre autres, entraînèrent de violentes rixes). Au XVIIIème siècle, grand siècle de la surenchère sociale, ces disputes trouvèrent leur plus large expression.

D. BIENMILLER raconte comment dans la bourgade de Dole, de la région de Besançon, en 1715, les arquebusiers jouissaient de prérogatives très étendues; leur renommée surpassait de loin celle de leurs humbles devanciers du Jeu de l’Arc. Il en résultait des querelles assez violentes, qui ressemblaient fort à des conflits de classe. " Les arquebusiers étaient formés de gentilshommes de la première noblesse, d’anciens militaires et des bourgeois les plus notables de la ville; aussi manifestaient-ils un dédain profond envers ces artisans et ces gens de professions mécaniques qui n’étaient chevaliers que par le carquoy et la flèche, armes roturières depuis longtemps périmées et qui ne souffraient pas la comparaison avec le fusil, arme noble que l’on utilisait avec distinction pour défendre la ville et le souverain. " De fait, les arquebusiers occupaient un poste d’honneur dans les cérémonies publiques et avaient la préséance sur toutes les milices bourgeoises de la province. Ils circulaient à cheval, avaient un bel habit de gala écarlate, etc. C’est intéressant ici de constater comment l’introduction d’une technique nouvelle a bouleversé des valeurs établies depuis des siècles.

L’institution de la chevalerie dans les compagnies d’hommes d’armes répondait donc à un souci de distinction sociale au Moyen Âge. Il n’est pas dit que cela ne continue pas encore.

 

 

2. La tradition

 (Retour au Sommaire)

Voici la définition de la tradition que donne la Famille de Noisy-le-Sec: " la transmission par la parole ou par l’exemple, de génération en génération, de coutumes, d’usages, de règles et de principes moraux permettant de maintenir une certaine manière de penser, de faire ou d’agir. " Ce pourrait être une définition de la culture. Connaissant l’importance de la reproduction familiale dans les successions d’archers, de l’éducation des enfants dans la compagnie, souvent transmise de père en fils, on naît archer dans la famille presqu’autant qu’on le devient dans la compagnie. C’est une " tradition " qui touche à la totalité de l’individu, qui l’oblige même à penser d’une certaine manière. L’homogénéité du groupe est assuré, sa reproduction est sa seule inquiétude. Dans la Famille de Noisy-le-Sec on ajoute qu’" être chevalier doit être considéré comme un honneur ", ce qui l’oblige à une certaine " modestie " autant qu’à la discrétion. Une discrétion qui ressemble dans sa nature à la discrétion bourgeoise, sûre de son privilège (comme la décrit Béatrix LE WITA dans Ni vue, ni connue) mais nécessaire à la survie du groupe.

 

Les chevaliers de notre époque se voient comme des gens qui sortent de la " masse " (même si " ils peuvent s’y fondre ", comme dit Gérard). Ce qui les différencie des autres, d’après eux, c’est " le sens de la moralité et du devoir ". Un texte de Jean-Louis DEMAZIERES, chevalier à Saint-Pierre-Montmartre, donne un aperçu significatif de la vision qu’ont les chevaliers d’eux-mêmes: citant Cicéron et son Livre de l’Amitié, il parle de " gens de bien " pratiquant les " vertus sociales ", et de la sélection nécessaire des candidats à la chevalerie ou simplement au tir à l’arc: " Si le futur chevalier ne possède pas le sens du devoir, de l’honnête et de l’utile, c’est recevoir au sein de la Chevalerie un élément disparate, comme un maillon faible dans une chaîne. Dès lors, ce serait faire de la Chevalerie de l’arc un groupement d’êtres humains n’ayant rien que de très ordinaire, donc ressemblant à d’autres groupements, donc appelé à disparaître. " Les chevaliers craignent par dessus tout de devenir des gens ordinaires. Dans plusieurs textes apparaît cette crainte de disparaître si l’on laisse entrer dans la chevalerie des individus sans distinction morale.

On trouve même écrit dans une brochure du Folklore de l’Aube que sous Charles VII " les archers étaient tirés du corps de la noblesse ou se la voyaient conférer ": ceci est douteux, toutes les sources sérieuses attestant que les archers venaient des classes dominées de la population, mais c’est peut-être significatif de la fierté des archers à être ce qu’ils sont.

 

La hiérarchie du milieu archeresque rendait obligatoire d’être chevalier d’arc pour y prendre des responsabilités. Il reste maintenant que devenir archer dans les règles de l’art passe par la tradition chevaleresque. Elle donne d’ailleurs une profondeur symbolique et ritualistique à ce sport qui touche les individus dans nos sociétés modernes en quête de spiritualité. En fait, il pourrait ici s’agir d’une forme de ritualité séculière, comme ce dont parle Claude RIVIÈRE dans Les rites profanes.

La modernité, selon lui, en rejetant et entretenant sa méfiance à l’égard des religions instituées, chrétiennes et autre, a créé un vide que l’homme essaie de combler en s’inventant de nouveaux rites, une sorte de palliatif à son besoin de religiosité. La chevalerie d’arc offre un exemple de ce genre de ritualité hors sacré. Du fait que la chevalerie comporte des rites secrets, certains la comparent à une secte (qui serait proche de la franc-maçonnerie, etc.). Le rite a trop longtemps été associé à la religion et au sacré comme son unique source et contexte. Ce qui est frappant dans la chevalerie, c’est qu’il y a rite, mais pas religion. Si la chevalerie d’arc était une religion, elle en exclurait toute autre de ses rangs, or il y a parmi les chevaliers des catholiques pratiquants (comme Gérard, par exemple), autant que d’authentiques athées. Les rites chevaleresques se superposent à la pratique religieuse normale des archers, sans en tenir compte. Bien qu’elle ait une certaine stabilité de pratique depuis plusieurs siècles, la chevalerie d’arc n’a pas de véritable profondeur philosophique, elle ne cherche pas à donner une réponse à la problématique de la mort ni ne comporte de " représentation du monde portée par une transcendance ", caractéristiques essentielles que donne de la religion Zakaria JERIDI. La présence et la nécessité du rite dans le sport s’expliquent, comme l’écrit C. Rivière, par l’enchantement que produit sa symbolique et son déroulement dans un cadre social. Le rite n’a d’autre objet que son accomplissement. Ceci est encore plus vrai dans le jeu (et le sport qui s’y apparente), qui n’a d’autre finalité que lui-même. La ritualisation du sport participe au plaisir du jeu. Mais dans le cas du tir à l’arc, pour des raisons historiques, l’élaboration de ces rites était vitale à la survie du groupe: pour renforcer la détermination des archers sur le champ de bataille, pour affermir la cohérence du groupe agressé socialement par d’autres classes. Au court des siècle, pratiquer ces rites est devenu pour les compagnies d’archers le moyen de marquer leur différence, de forger leur identité et de se valoriser socialement.

Le tir à l’arc comporte aussi, comme tout sport, des rites individuels, des gestes ritualisés, devenus tels par l’habitude, l’histoire et la symbolique qui y sont attachés par l’individu: le montage délicat de l’arc, l’avancée sur le pas de tir... L’amplitude, la solennité des gestes du tireur qui rappellent ceux de l’officiant amplifient cette dimension rituelle.

 

Les traditions du tir à l’arc intéressent aussi les classes intellectuelles actuelles, mais dans une autre optique que celle d’une socialisation; elles ont pour elles plutôt le goût de " la France du seigle et de la châtaigne " (Jean-Pierre WARNIER), les valeurs du terroir, de l’authenticité de la France rurale. C’est justement un courant qui se développe dans la société française, une nostalgie citadine qui commence justement par les classes supérieures et moyennes, majoritaires dans les villes. Le tir à l’arc de chasse devrait en particulier connaître un certain succès auprès de ces catégories sociales: la solitude dans la forêt, en pleine nature, la tradition noble de la chasse lui donne cette atmosphère. Les arcs anciens longbows par leur côté historique et la beauté de leur forme est aussi toute faite pour cette clientèle.

 

 

C. Comparaison avec l’escrime

 (Retour au Sommaire)

Il est un sport intéressant à mettre en parallèle avec le tir à l’arc: l’escrime, pratiquée en Europe aussi anciennement que le tir à l’arc, et particulièrement en France et en Grande-Bretagne. Mais alors que le tir à l’arc s’adresse aux classes populaires, l’escrime a l’image d’un sport aristocratique et semblerait pratiquée en priorité par les classes moyennes et supérieures. Nous n’avons pas la place ici de développer une étude approfondie sur la question, mais nous voudrions juste donner une esquisse de ce qui pourrait faire l’objet, par exemple, d’un mémoire de DEA.

 

Par rapport au tir à l’arc, l’escrime se définit comme " l’art du maniement des armes tenues à la main ", à peu de distance de l’adversaire, en affrontement direct, par l’intermédiaire d’une lame d’acier d’une longueur variable mais ne dépassant pas un mètre. En comparaison avec le tir à l’arc, les escrimeurs sont donc à découvert, dans une position beaucoup plus dangereuse où il faut faire preuve autant de rapidité de mouvement, d’anticipation, que d’une compréhension très fine de la psychologie de l’adversaire. Contrairement à l’archer qui peut se cacher derrière les murailles d’une ville, le combattant à l’épée est quant à lui obligé d’être en première position, face à face avec le danger. C’est peut-être de là que vient la première distinction de l’escrime, sa première noblesse, car l’archer peut se permettre d’être moins courageux que son collègue à l’épée.

 

La pratique de l’escrime et celle du tir à l’arc sont attestées en Europe depuis la plus haute Antiquité: les Grecs combattaient déjà avec les deux types d’arme, les Romains aussi. Un observateur de l’époque écrit que les soldats maniant le glaive étaient plus habiles que les autres.

Mais c’est au Moyen Âge qu’avec le régime féodal on voit s’opérer une véritable répartition sociale des armes. Chaque classe sociale s’est attribuée son type d’arme: les chevaliers combattent à l’épée, à laquelle ils s’exercent une grande partie de leur temps, tandis que les paysans ont pour ordre de s’exercer au tir pendant leurs loisirs, entre deux labours, pour défendre les bourgs. Cette répartition sociale des armes était évidemment lié à la situation économique et financière des uns et des autres: les nobles étaient en général assez fortunés pour s’offrir une monture, une armure et une épée en fer forgé, tandis que le paysan devait se tailler lui-même, avec les arbres de la forêt, un arc et des flèches. Mais cette répartition sociale est restée longtemps dans les mentalités.

L’introduction au XVIème siècle des armes à feu laisse intact le prestige de l’épée. Elle modifie cependant la façon de combattre. L’arquebuse et le mousquet rendent l’armure inutile puisqu’ils peuvent la transpercer, elle est donc supprimée de l’équipement de combat. Les armes deviennent plus légères. Alors qu’au Moyen Âge la force prévalait sur l’adresse, les chevaliers frappant à tour de bras de leurs lourdes épées, les épées deviennent maintenant longues et fines (la rapière est inventée par les Espagnols au XVIème siècle), le jeu de jambes est développé. La pratique très courante des duels oblige à fréquenter les maîtres d’armes. A l’époque de Louis XIV, l’épée est le signe distinctif de la noblesse. Au XVIIIème siècle elle tombe peu à peu en désuétude, l’escrime devient une discipline académique puis une pratique sportive (qui a récemment rapporté pour la France quelques médailles d’or et d’argent aux Jeux Olympiques d’Atlanta).

 

En France la fédération d’escrime voit le jour en 1882. Avec la gymnastique et le cyclisme, l’escrime est un des sports qui dispose donc très tôt d’institutions nationales. Héritant de la tradition des arts du gentilhomme, l’escrime s’adresse à la classe favorisée. Comme l’écrit D. REVENU, toutes ses particularités, inclusion dès l’origine de l’escrime aux Jeux Olympiques, autorisation assez tôt faite aux femmes de pratiquer la compétition, s’expliquent par les sources aristocratiques de la discipline.

 

L’escrime a évolué en parallèle au tir à l’arc dans toute son histoire, elle est le pendant aristocratique dans ces deux sports d’origine militaire.

Tout nous porte à croire que les escrimeurs appartiennent encore aux classes moyennes et supérieures alors que l’investissement économique dans ce sport est maintenant à peu près le même que pour le tir à l’arc. Il faudrait relever les catégories socio-professionnelles des escrimeurs comme nous l’avons déjà fait pour le tir à l’arc; il serait significatif d’y trouver une majorité de professions intellectuelles supérieures; et voir si les escrimeurs pratiquent leur sport en commun comme dans les compagnies d’archers. A priori leur pratique serait plus individualiste, conformément à l’habitus bourgeois.