Partie III
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Introduction Partie I Partie II Partie III Conclusion

 

Note de recherche

d’Ethnozoologie

 

Licorne de Mer ou Licorne de Terre:

le Narval

 

Table des matières

 

III. L'homme et le narval: la chute du mythe

 

1. Histoires de baleiniers

 

La chasse à la baleine a une très longue histoire, et c’est sans doute l’appât de ses richesses qui amenèrent les Européens à faire véritablement connaissance avec le Narval, ce qui donnera le coup de grâce au mythe des " cornes de licorne ".

 

a. Dans les temps anciens

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D’anciennes peintures rupestres suggèrent que les ancêtres des Vikings, sur la côte norvégienne, chassaient les baleines dès l’époque préhistorique. Des peintures analogues, retrouvées dans des grottes de Corée, montrent qu’on les chassaient au harpon depuis des chaloupes, comme les Esquimaux le font encore. La chasse à la baleine s’est donc développée simultanément en Europe et en Asie. Dans certains villages de la côte Pacifique du Japon, la tradition orale conserve encore des mythes préhistoriques relatifs à la chasse à la baleine.

 

Au début du Moyen Âge, les Norvégiens piégeaient et chassaient des troupeaux entiers de cétacés de taille moyenne (orques, globicéphales). Les sagas norvégiennes abondent d’allusions aux baleines et à leur chasse, et les chroniques de la cour du roi Alfred (cité par R. Caillois), dans l’Angleterre du IXème siècle, indiquent que la viande de baleine était importée de Scandinavie.

 

Dès cette époque on a des traces de la circulation des dents de narval en Europe. Les Danois en font commerce, mais les trafiquants qu’ils approvisionnent en taisent soigneusement l’origine. Elles comptent déjà pour les objets les plus prisés du monde. Dans un butin de guerre, elles sont toujours les pièces les plus importantes. On en connaît quelques unes, celle du pillage des biens de Pierre de Médicis, une corne entière évaluée à 6 ou 7000 ducats, celle des Histoires d’Agrippa d’Aubigné qui indique que le plus précieux butin du sac de certaine ville fut une corne de licorne estimée à 80 000 écus.

 

Les Vénitiens en recherchaient pour purifier leurs eaux, la laissant tremper, en poudre dans des sachets, dans les fondations de la ville. Au XVIème siècle, les margraves de Bayreuth possédaient quatre grandes cornes de licorne. En 1559, les Vénitiens offrirent vainement, pour la plus longue, la somme fabuleuse de 30 000 sequins; l’une d’entre elles servait de remède à la famille princière. Dans la collection de l’électeur de Saxe à Dresde, il y en avait une pendue à une chaîne en or. Entières, elles étaient souvent présentées verticales, luxueusement montées sur un socle ouvragé. Il arrivait aussi qu’elles soient sculptées et ornées de longues frises torsadées comme, citée par R. Caillois, la Daphné du Musée de Grassi, qui enroule gracieusement ses cheveux autour de la corne (une œuvre du XIXème siècle). On peut encore admirer dans les musées européens des dents de narval de diverse longueur.

La beauté de cet ivoire permit d’en faire la matière première de nombreux objets précieux:

- des objets royaux: des sceptres, des pendentifs... Le trône des rois du Danemark, à Copenhague, serait tout entier en dent de narval;

- des objets sacrés, reliés à la Passion du Christ symbolisée par la licorne (la scène est souvent sculptée dessus): des ciboires, des reliquaires, des crosses d’évêque;

- des contenants, pouvant ainsi neutraliser le poison de leur contenu: des coupes, des gobelets, des tabatières, des coffrets, des chopes dont le pied est fait de la partie creuse de la dent, tandis qu’une licorne entière était sculptée sur l’objet. Il semble que cette coutume est ensuite restée de représenter des licornes sur les objets servant à boire et par extension dans les débits de boisson;

 

- des objets prenant parti de la forme longue de la dent de Narval: un fourreau et une poignée d’épée au Kunstmuseum de Vienne provenant des trésors des Habsbourg, des sceptres royaux, des cannes à pommeau sculpté.

 

Contrairement aux Esquimaux, les peuples scandinaves ne consommaient pas la viande de narval, proscrite dans le " miroir royal " et accusée de transmettre des maladies mortelles à l’homme (Speculum regale). On pensait en effet que le narval se nourrissait de charognes: le mot de narwhal, en vieux scandinave, signifiait " baleine mangeuse de cadavres ". Ils ne chassaient le narval que pour sa défense qu’ils commercialisaient en la faisant passer pour une corne de licorne.

 

Irkoutsk, près du lac Baïkal en Sibérie, était aussi un grand centre du commerce de l’ivoire de narval.

 

Comme remède infaillible, la corne de licorne était extrêmement appréciée et coûtait jusqu’à dix fois son poids d’or pur. Avec les bézoards de bouquetins (des calculs intestinaux) elle était considérée comme le plus puissant contrepoison. On l’utilisait pulvérisée ou dissoute, agissant par sa seule présence ou par proximité. Elle servait à la confection d’amulettes ou entrait sous forme de poudre dans la composition de différents médicaments du Moyen Âge et de la Renaissance (à l’époque on utilisait comme médicament la plupart des matières précieuses, minérales ou animales, un peu étranges; on donnait de la momie d’Egypte en poudre aux animaux pour les fortifier). Jusqu’au XVIIème siècle, les assassinats politiques se faisaient si souvent par empoisonnement qu’il était vital pour les rois et les princes de connaître des antidotes; ceci pourrait expliquer le grand succès de la corne de licorne comme contrepoison (même si ce n’était finalement qu’une croyance). Dans les années 1950 on trouvait encore au Japon de la poudre de corne de licorne vendue sous le nom d’ikkaku.

 

Le traité d’Ambroise Paré qui relate l’expérimentation rigoureuse qu’il a faite à la fin du XVIème siècle sur sa valeur de contrepoison, les relations de voyage dans les mers arctiques et les descriptions des naturalistes ruinent la croyance aux vertus de la corne de licorne et font connaître le narval et sa dent unique. Dès lors, la valeur de la défense ne cesse de diminuer. Cependant, d’après Schnapper, " c’est moins la science qui a tué la licorne (après tout l’existence d’une licorne de mer ne signifie pas, bien au contraire, l’inexistence d’une licorne terrestre), que l’abondance devenue excessive de dents de narvals. " Car effectivement un flot massif de cette marchandise inonde l’Europe au XVIIIème siècle; on en retrouve dans les " cabinets de curiosités " rangée avec mille autres bizarreries de la nature, très à la mode à cette époque. Et, dernière décadence pour la licorne, " ceux qui veulent garder par curiosité la corne de ce poisson entière, la choisissent bien longue, bien grosse et bien pesante. " (N. Lémery, 1698, cité par Schnapper) De simples particuliers peuvent alors s’en offrir.

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A partir du moment qu’on ne crut plus aux vertus magiques de la corne de licorne, l’ivoire de narval fut incorporé dans des œuvres décoratives réalisées dans des matériaux plus solides, car il était cassant et difficile à travailler (contrairement à la dent de cachalot qui permettait aux marins baleiniers de fabriquer des " scrimshaws " en les décorant, une activité artisanale très répandue au XIXème siècle). En tant que précurseur des scrimshaws (mais en moindre quantité que l’ivoire de morse ou les fanons de baleine), quelques œuvres en dent de narval ont été identifiées, des instruments de mesure entre autres; les Esquimaux, qui n’ont aucun mythe concernant le Narval, en fabriquaient des harpons.

 

Actuellement, le Narval est une espèce protégée, sa chasse est limitée. On évalue à 20 000 animaux la population totale de narvals.Il fait l’objet d’une chasse moderne, et un quota annuel est fixé (le nombre de captures est à multiplier par 3 ou 4, en considérant les narvals tués ou blessés non capturés). Autour de l’île de Baffin, 406 individus ont été capturés en 1981. Dans les eaux canadiennes de l’Arctique, la moyenne annuelle des captures, entre 1962 et 1971, était de 113 têtes.

 

2. La chasse au Narval chez les Inuit

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Cétacé du Groenland, le Narval est chassé depuis la nuit des temps par les Esquimaux qui en apprécient sa chair mais n’attribuent aucune vertu curative à sa dent, même si elle garde pour eux une valeur commerciale. L’ethnologue Pierre ROBBE a vécu en 1986 avec ceux de la région d’Ammassalik sur les côtes orientale du continent arctique. Il y est témoin de la place du narval dans la civilisation esquimaude.

 

Le Narval est le plus courant des trois Cétacés qui traversent les eaux d’Ammassalik (à côté de la Baleine du Groenland et du Bélouga). Attendu avec impatience par les chasseurs, il provoque une fébrile activité dans toute la communauté villageoise. Sa capture est prestigieuse et non sans risque: elle procure une grande quantité de viande et de graisse, en moyenne 250 kg de viande, nous dit P. Robbe. La peau, consommée crue, a une saveur très appréciée des Inuit. On peut obtenir encore un bon prix de la vente de la défense du mâle: en 1986, au nord de Baffin, 1 pied de cette défense, soit 30 cm, coûtait 100 dollars canadiens et une dent de six pieds pouvait atteindre 1800 dollars. Une fructueuse saison de chasse peut rapporter aux villages du district d’Ammassalik une cinquantaine de narvals. Mais cette ressource est aléatoire car les narvals ne se montrent pas certaines années. Compte tenu des importantes réserves qu’on peut faire lors de captures groupées, il peut contribuer cependant pour près du cinquième au total annuel de la production animale des chasseurs.

 

a. La poursuite du narval

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Les narvals fréquentent les côtes du Groenland en été, profitant de l’abondance de nourriture. Ils arrivent en groupe, passent dans le fjord, à proximité des rives, parfois à quelques mètres d’un cap, ce qui permet aux Esquimaux de les guetter.

En hiver, les narvals attardés peuvent se trouver piégé par les glaces. Pour éviter l’asphyxie, ces animaux font, dès le premier gel, une large ouverture dans la glace qu’ils entretiennent tout l’hiver en venant tourner en surface. La découverte de cette ouverture garantit le succès de la chasse.

Le narval est chassé collectivement, au harpon lancé depuis le kayak. Cette technique de chasse très ancienne, appliquée aussi au phoque, est adaptée au comportement du narval qu’on sait plonger immédiatement quand il est surpris. S’il est alors atteint par un fusil, il coule et est perdu.

Dès qu’un narval est aperçu quelque part, les chasseurs de précipitent dans leurs kayaks, surtout s’il s’agit d’animaux nageant lentement à la surface. L’approche du narval se fait toujours par l’arrière, son champ de vision latéral étant assez étendu. Ce n’est qu’au dernier moment qu’un vigoureux coup de pagaie place le kayak à son côté pour le lancement du harpon. Aucune réaction agressive de l’animal n’a jamais été observée, aussi les chasseurs n’hésitent-ils pas à venir au plus près pour assurer la précision du tir. Dès que le narval est atteint par le premier harpon, il plonge et entraîne le flotteur. Il peut réapparaître à plusieurs centaines de mètres. Le harpon d’un second chasseur lui sera lancé dès que l’opportunité se présente, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à un maximum de cinq harpons (c’est le nombre maximum de personnes que les Inuit admettent pour le partage traditionnel du gibier). La chasse peut ainsi se prolonger plusieurs heures.

  

Au début de l’hiver, un narval, dont la couche de graisse peut atteindre 20 cm, flotte, même atteint par un fusil, et il est possible à un chasseur seul de le capturer. En fait, un chasseur, s’il est suffisamment habile, peut maîtriser la capture d’un narval en toute saison. L’intervention de plusieurs chasseurs qui conjuguent leurs efforts sur une proie est à mettre en relation avec la tradition de partage du gibier. Mais la tête du narval revient toujours au chasseur qui l’a touché en premier de son harpon.

 

b. Utilisations alimentaires et domestiques

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La première opération, raconte Pierre ROBBE, dès qu’un narval a été capturé, consiste à découper la peau en morceaux. L’épiderme qui fait environ 1 cm d’épaisseur est désigné par le même terme, mattak, par tous les Inuit, du Groenland à l’Alaska. Légèrement sucré et considéré comme une friandise, il est consommé cru avec le derme et une petite partie de la graisse sous-cutanée. Il est tendre mais la couche dermique qui l’accompagne, craquant sous la dent comme du cartilage, est extrêmement coriace et l’ensemble, pour faciliter la mastication, est d’abord découpé en tranches fines. Les vertus antiscorbutiques de cette nourriture sont reconnues, équivalentes à celles de végétaux frais ou du foie de phoque. C’est bien la seule vertu curative du narval.

Lorsqu’une partie de la peau n’est pas consommée à l’état frais, elle est conservée dans la graisse fluidifiée du narval. La viande est découpée en lamelles, séchée à l’air puis stockée sous cette forme ou dans l’huile. La graisse de narval est particulièrement recherchée, car l’huile qu’on en extrait donne un goût agréable (rappelant celui de la noisette) aux aliments qu’elle accompagne ou qu’elle sert à conserver. Fermentée, voire putréfiée, la chair acquiert une saveur et une odeur piquante fort appréciée par les plus âgés (elle demande une accoutumance de la part des jeunes).

 

L’ivoire de la défense servait à la fabrication des parties importantes du harpon et de son propulseur, des semelles des patins de traîneau et des baguettes protégeant extérieurement la quille du kayak. Avec l’évolution des techniques de chasse, son usage est maintenant limité à la fabrication artisanale de figurines, ce qui lui laisse encore une grande valeur commerciale. Au Canada, on peut aini acheter des bijoux en ivoire de narval.

 

Les tendons qui courent le long de l’échine dorsale sont récupérés et séchés pour la fabrication du fil servant à coudre les peaux. Ce fil qui gonfle à l’humidité est, encore actuellement préféré au Nylon, car il confère l’étanchéité indispensable aux coutures des bottes.