Partie I
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Introduction Partie I Partie II Partie III Conclusion

 

Note de recherche

d’Ethnozoologie

 

Licorne de Mer ou Licorne de Terre:

le Narval

 

Table des matières

  I. De la licorne au narval

        b. Licornes d’ailleurs

 

 

I. De la licorne au narval

 

1. Le mythe de la licorne

 

Ce sont peut-être des voyageurs ou des poètes du Moyen Âge qui forgèrent l’image de la licorne, une " cavale prodigieuse " comme la nomme R. Caillois, blanche de robe, ressemblant à la haquenée des demoiselles. Cette apparence avait beaucoup de vraisemblance, beaucoup plus qu’une chimère ou un griffon. Il fallait imaginer à quel animal monstrueux, à la limite du réel pouvaient appartenir ces cornes torsadées qui circulaient en Europe, cadeaux coûteux que se faisaient les princes entre eux. Celle qui se trouve au Musée de Cluny serait ainsi un présent du calife de Bagdad, Haroun el-Raschid, fait en 807 à Charlemagne. A la taille de cette corne (presque trois mètres), l’animal devait être gigantesque!

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Corne de licorne (dent de narval), provenant du trésor de saint-Denis. Paris, musée de Cluny. Photo des musée nationaux

a. La licorne d’Occident

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Notre culture occidentale a donné à la licorne l’apparence d’une jument blanche portant une barbiche au menton, à mi-chemin entre équidé et capridé, arborant fièrement sa corne torsadée sur le front. A la fin du XIIème et au début du XIIIème, puis pendant la Renaissance et jusqu’à l’orée du XIXème siècle, elle est un des thèmes favoris, dans le monde chrétien, de la sculpture et de la tapisserie.

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 La Dame à la licorne (tapisserie - vers 1500) musée du Moyen Age de Cluny.

Elle est la pureté incarnée, ne se laisse pas dompter par une humanité corrompue. On ne saurait l’attirer que par des jeunes filles pures, qu’elle tue si on l’a trompée sur leur vertu. Comme fait remarquer R. Caillois, nulle part ailleurs la licorne n’est liée de cette façon à la virginité des jeunes filles, à leur pureté angélique, comme elle l’est au Moyen Âge européen. La fable de la licorne est née de cette époque féodale où l’on cultivait l’amour courtois, le respect de la femme, les loisirs délicats, la musique et la poésie.

 

La série des tapisseries de la Dame à la licorne au Musée de Cluny, et celle de la Chasse à la licorne aux Cloisters à New York, montrent admirablement cette atmosphère aristocratique et médiévale qui entoure la licorne.

 

Les premières illustrent les cinq sens et sont attribuées au prince Djem, savant, astrologue, poète et alchimiste de la fin du Moyen Âge (il aurait dessiné les cartons, un tapissier de Lyon les auraient exécutés, selon l’explication la plus probable) et représentent en symboles complexes les éléments de l’art spagyrique; la licorne en majesté siège à droite de la Dame, faisant face au lion. Yvonne CAROUTCH s’étend sur l’interprétation alchimique qu’on peut appliquer à ces tapisseries dans leurs moindres détails: le lion est le soufre, la licorne le sel et la dame le mercure; elle, par sa grâce et sa pureté, pacifie les deux animaux antagonistes, pour accomplir le mystère cosmique.

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 La Dame à la Licorne

A Mon Seul Désir

tapisserie, laine et soie, 3,77 x 4,73 m, fin du 15ème siècle

La tenture de la Dame à la Licornequi est actuellement conservée au musée du Moyen Age - Thermes de Cluny, à Paris, provient du château de Boussac, dans la creuse. Ce chef d'oeuvre du Moyen Age fut réalisé pour le lyonnais Jean Le Viste, Président à la cour des Aides. Ses armoiries figurent sur chacune des pièces

Sur les six tapisseries qui composent la série, cinq représentent les cinq sens : la Vue, l'Ouie, le Goût, l'Odorat, le Toucher. La sixième, 'A mon seul désir', symbolise une valeur morale, le renoncement aux passions suscitées par les cinq sens.

 

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 La mort de la licorne. Manuscrit anglais du XIVème siècle. Collection F Douce. Bois gravé de Louis Charbonneau-Lassay.

L’autre série de tapisseries représente les étapes de la chasse à la licorne, vision tout-à-fait chrétienne du mythe (tandis que l’autre connaît des influences moyen-orientales): la licorne, attirée par l’odeur d’une jeune fille pure, se laisse apprivoiser par elle, pose sa tête sur son sein et se laisse prendre par les chasseurs qui veulent la tuer.

  

On voit ici comment la licorne, mentionnée dans la Bible, entre dans la symbolique chrétienne où elle sert à l’allégorie de l’Incarnation: la licorne symbolise le Christ, et comme lui, elle est mise à mort par le péché et la cupidité des hommes. C’est pourquoi elle est souvent représentée sacrifiée dans l’art européen, alors qu’on la vénère au Moyen Orient.

Sa corne symbolise la force invincible du Fils de Dieu, qui s’offre à ceux qui le cherchent. Dans d’autres représentations l’allégorie réunit même l’Annonciation avec l’Incarnation: le chasseur est l’ange Gabriel, les quatre lévriers figurent la miséricorde et la vérité, la justice et la paix, la jeune fille est la Vierge Marie qui laisse la licorne lui transpercer le sein, comme le Verbe de Dieu y concevra le Fils.

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 Chasse mystique par Ulrich Pinder. Nuremberg,1505. Folio X, Das sechst buch. Photographie Résame.

Marie est assise dans le jardin du Songe de Salomon (IV.12). Derrière elle se trouve la Toison de Gédéon (Juges, VI.40). A sa droite, la fontaine scellée et l'autel d'Aaron.

 

Plus modestement symbole de pureté et de douceur, la licorne peut aussi être rusée et cruelle (elle jette en l’air ses ennemis et les dévore), ou au contraire peureuse et facile à duper (on peut aussi travestir un beau jeune homme pour l’attirer; elle meurt sur ses genoux), parfois franchement vulnérable, sinon diabolique (comme dans l’Apocalypse). Elle conjugue sauvagerie et chasteté, douceur et férocité, selon une ambivalence fondamentale.

 

Trop liée à l’atmosphère raffinée aristocratique, la licorne avec ses légendes ne survécut pas à l’atmosphère des châteaux, à la culture qui lui avait donné naissance. A partir du XIXème siècle, on ne la retrouve plus que dans l’héraldique, figure élégante, poétique et allégorique, où chacune de ses attitudes sont codifiées, comme les armoiries de la reine d’Angleterre en portent un bel exemple.

  

b. Licornes d’ailleurs 

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La licorne est donc un animal solitaire et rare, qui ne se laisse pas capturer. On la trouverait aux Indes, en Éthiopie, dans des contrées inconnues, désertiques et inaccessibles. Elle triompherait de l’éléphant et du lion, elle serait véloce et insaisissable...

 

La licorne, d’après Y. Caroutch, est originaire d’Orient; c’est en tout cas là qu’on en trouve les représentations les plus anciennes. Les plus vieilles civilisations, celles de Sumer, de la Chine, de l’Inde la connaissaient. R. Caillois cite une poterie iranienne du premier millénaire avant Jésus-Christ, représentant déjà un quadrupède à une seule corne, trapu et bas sur pattes.

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 Chapiteau à Persépolis

 

Sur le continent asiatique, la licorne est un symbole de puissance, de fertilité, son apparition est de bon augure. Mais plus on s’approche du monde indo-européen, plus la licorne devient la bête des extrêmes, immense, farouche, tranchante comme la pureté qu’elle défend et qu’elle dispense avec sa corne aux hommes et aux animaux.

 

Les auteurs grecs et latins décrivent la licorne comme un cheval ou un cerf ou un âne sauvage ou un porc. Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle (VIII, 31) écrit: "En Inde, on chasse un autre fauve: l’unicorne, semblable de corps au cheval, de tête au cerf, à l’éléphant par les pattes et au sanglier par la queue. Son mugissement est grave, une corne longue et noire s’élève au milieu du front. On nie qu’il puisse être attrapé vivant." Avant lui, dans ses Indica, Ctésias, médecin de Cyrus, puis de Artaxerxès II Mnémon, également situait la licorne en Inde. Elle est décrite comme un âne sylvestre très rapide, au pelage blanc, aux yeux bleus, à la tête pourpre. Elle porte sur le front une corne longue d’une coudée, dont la partie inférieure est blanche, le milieu noir, l’extrémité pourpre.

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Les Indiens du plus haut rang buvaient dans sa corne, ornée de bandes d’or à intervalles réguliers. Ils se trouvaient ainsi immunisés contre les poisons et les spasmes. Ils vomissaient les nourritures empoisonnées qu’ils pouvaient avoir absorbées. Ailleurs, elle accordait de ne pas souffrir de ses blessures. Le Moyen Age européen retiendra avant tout cette puissante vertu de contre-poison.

 

La forme de la bête est variable selon l’endroit: on la tient aussi bien pour un poisson, pour un dragon que pour un scarabée, les différentes parties de son corps sont de couleur diverses; c’est de toute façon un animal hybride comme tous les animaux mythologiques.

La licorne perse dissipe et élimine toute corruption vile. Le moindre de ses mouvements a des effets cosmiques. Ses excréments sont l’ambre gris (qu’on trouvait flottant sur l’océan et dont on faisait des pommades précieuses; coïncidence: elle est effectivement rejetée par les grands cétacés qui l’élaborent dans leurs intestins). Selon le Talmud, la licorne est un animal colossal: elle n’a pu tenir dans l’arche et a échappé au Déluge attachée à l’extérieur de celle-ci. Dans la Bible, la licorne est une créature monstrueuse, apparenté à Béhémot ou à Léviathan (monstre qui a la forme d’une grande baleine).

Dans la Chine ancienne, la licorne (K’i-lin) est l’un des quatre animaux bénéfiques; elle est suprêmement vénérable et se manifeste à la naissance des bons empereurs et des grands sages (l’Empereur Jaune, Confucius). C’est par excellence l’animal de bon augure. Elle concourt à la justice royale en frappant les coupables de sa corne, elle combat le soleil et l’éclipse et amène la pluie contre la sécheresse (Dictionnaire des symboles).

 

On peut se demander si la licorne européenne a des liens avec la licorne asiatique et ce qui les oppose. Les légendes ont probablement deux origines différentes: les licornes européennes portaient la corne du narval, tandis que les licornes asiatiques étaient des chèvres grimées: car, sur les hauteurs de l’Himalaya, se transmettaient les secrets de la fabrication des licornes en liant par le fer et le feu les cornes de certaines chèvres angora. Cette corne artificielle était courte et ressemblait à deux chandelles tressées (au XVIIIème siècle on en trouvait dans les cabinets de curiosités, mais elles moins estimées que les dents de narval).

 

Le scepticisme à l’égard de la licorne, de son existence autant que des vertus de sa corne, a progressé en Europe de façon décisive avec les progrès de la méthode expérimentale qu’utilisa entre autres Ambroise Paré. Dans le reste du monde, le raisonnement logique aboutit au même résultat. Ce mythe portait en lui une profonde incohérence: d’un animal si rare et sur lequel personne ne s’accordait, comment pouvait-on trouver la corne dans toutes les échoppes d’apothicaire?

  

2. La licorne marine

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Licorne de l'Arcane XIII, de la mort et des métamorphoses. Tarots autrichiens, XIXème siècle.

 

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 Licorne marine du plafond de l'église de Zilis. Suisse, XIème siècle. Dessin.

  

a. Quel est le lien entre la licorne du mythe et le Narval?

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La licorne garde dans les mythes une curieuse attirance pour l’eau, qui la rapproche du cétacé qu’est le narval. En de nombreuses contrées on associait la licorne à l’élément marin. En Perse par exemple, la licorne était un âne à trois jambes qui se tenait au milieu de l’océan; on lui attribuait comme excréments l’ambre gris.

Les savants d’Europe pensaient dès le XVème siècle que les cornes de licorne connues pouvaient appartenir à un animal marin. Ambroise Paré pensait que c’étaient des défense de rohart, c’est-à-dire de morse. On essayait d’apparenter la licorne à une créature marine, basilic ou poisson-moine ou à l’un des divers monstres que mentionnait Pline d’après les récits des voyageurs. On attribuait à la licorne de mer des exploits célèbres: baleines transpercées, carènes de navire enfoncées... Mais il est bien connu que les navigateurs racontaient qu’ils avaient vu des monstres terribles lors de leurs grandes traversées afin de protéger le secret de leurs voies maritimes. Les géographes enrichissaient l’imaginaire populaire en " meublant " les parties océanes de leurs cartes de monstres excentriques tels que les décrivaient les marins.

Le Speculum Regale, texte scandinave datant du milieu du XIIIème siècle, donnait quelques descriptions de ces monstres terribles qui étaient sûrement des cétacés, qui détruisaient les navires et les hommes, et alimentaient les légendes. Le Narval y figurait également: on lui attribuait de se nourrir de charognes (il était donc interdit de consommer sa viande) et d’être d’un tempérament très agressif. En 1663, La Peyrere estimait que " le narval était à la baleine ce que le rhinocéros était à l’éléphant ", et au XIXème siècle encore, on prêtait au narval une cruauté naturelle; ils livraient aux baleines de sanglants combats, visaient à les transpercer avec leur défense, pour les tuer et savourer " leur langue, dont ils étaient très friands " (Gérardin, 1817).

Ces monstres étaient féroces et cruels, " jamais repus de leurs tueries alors qu’ils parcouraient les océans en tout sens à la recherche des navires. Ils bondissaient dans l’air de telle sorte qu’ils pouvaient se déplacer facilement, faire sombrer les navires et les détruire totalement. Ces poissons n’étaient pas comestibles, mais étaient au contraire destinés à être l’ennemi de l’humanité! "

 

Malgré ces récits et l’intuition (peu répandue en Europe) que l’animal porteur de la fabuleuse corne pouvait être un monstre des fonds des mers, la croyance la plus répandue était que la licorne était un animal terrestre.

C’est pourquoi il semble, comme l’écrit R.Caillois, qu’il n’y ait aucun rapport entre la blanche cavale et le narval groenlandais. En effet la corne, d’un côté panacée coûteuse, de l’autre apanage d’un animal mythique (dont personne ne se soucie de savoir si sa corne a des vertus thérapeutiques), est incohérente dans sa définition. On dirait qu’il s’agit de deux cornes provenant de deux animaux différents. On ne connaît aucun myth ou légende donnant un rôle au narval, que ce soit chez les Esquimaux ou chez les peuples scandinaves et du nord de l’Europe. Pourquoi l’inventivité humaine s’est-elle emparée du quadrupède imaginaire et n’a-t-elle rien donné au cétacé véritable porteur du rostre?

 

b. Symétrie et dissymétrie

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La licorne et le narval illustrent dans leur morphologie corporelle le couple des contraires symétrie/dissymétrie.

Dissymétrique est cette dent qui pousse uniquement au maxillaire gauche du narval mâle. Symétrique au contraire est la licorne des tapisseries: elle porte sa corne en plein milieu du front, dans l’axe sagittal qui sépare le corps en deux moitiés identiques.

 

Pour R.Caillois cette asymétrie devenue symétrie dans les légendes est la preuve de l’" authentique dichotomie fonctionnelle de l’esprit ". Cette dent unique gauche, démesurée, de surcroît vrillée vers la gauche (quand il y en a deux, elles sont toutes les deux vrillées vers la gauche, ce qui est encore moins symétrique) est pour l’esprit humain " une démence, un paroxysme d’hypertélie de la dissymétrie animale ". De plus, cette dent est encombrante et inutile pour l’animal qui la porte, qui ne s’en sert pas de façon agressive dans la réalité.

 

C’est tout naturellement que l’anormalité zoologique a été gommée par l’esprit humain au profit d’une régularité imaginaire. La perception et la mémoire poussent à rectifier la vision ou le souvenir et à introduire la symétrie là où elle n’est pas. Il est vrai que l’homme a une véritable préférence pour la symétrie des visages, qu’il trouve plus beaux, pour la régularité des comportements sociaux, etc.

Ne connaissant pas l’origine de ces défenses, avec des bribes de récits de marins, l’imaginaire populaire a construit en pensée un animal demi-fabuleux (à mi chemin entre la réalité et le merveilleux car la corne existe, même si on a du mal à en croire ses yeux), mais assurément symétrique, ayant la beauté de cette chose: or qu’y a-t-il de plus gracieux et de plus régulier qu’une jument blanche qui la porterait sur le front comme un parement féminin. Comme pour tout être merveilleux qui se doit d’être hybride, l’imagination populaire lui a ajouté une barbichette (peut-être la rumeur est-elle venue des chèvres angora de l’Himalaya dont on tressait les cornes?).

On peut aussi noter dans le même sens comment dans les premiers croquis qui ont été faits du narval au XVIIème siècle, la défense est placée au milieu, comment son crâne est dessiné symétrique alors qu’en réalité il ne l’est pas (nous le verrons). L’esprit humain s’est rebellé contre une dissymétrie si monstrueuse. Voilà le seul lien entre la licorne et le narval, un lien d’antinomie.

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